Steak / Entretien Chaos 2017

Doit-on considérer Steak comme «la nouvelle comédie avec Eric & Ramzy» vu qu’ils passent plus de la moitié du temps séparés ?


Eric et Ramzy ont toujours été enfermés dans une case. Dès qu’il y a leur présence dans un film, le spectateur fan est en droit d’exiger du rire. Les jeunes vont voir ce film avec une attente précise. Et pendant le film, je comprends parfaitement que ces derniers regardent leur montre en se demandant pourquoi il n’y a pas eu de gags depuis dix minutes. Après, Steak reste un film avec Eric et Ramzy dans le sens où il repose sur eux. Mais pas que sur eux. On ne retrouve pas le rythme habituel de leurs films. J’ai réalisé un premier film qui s’appelle «Non Film» que j’avais autoproduit. C’est lorsqu’ils l’ont découvert qu’ils sont tombés amoureux du film et voulaient en faire un avec moi parce qu’ils trouvaient ici matière à faire quelque chose de radicalement différent par rapport à ce qu’ils avaient fait auparavant. Dans Steak, on est proche de la comédie tragique avec une façon un peu froide de créer des blagues. Mon but était de faire une comédie froide. J’au toujours été influencé par des cinéastes comme Lynch ou Cronenberg et quand tu y repenses, c’est vrai qu’il y a beaucoup d’humour dans le cinéma de Lynch. Si on prend un peu de recul et qu’on se détache de l’aspect purement angoissant, il y a des détails totalement débiles qui font rire.


On pense beaucoup au Buffet Froid, de Bertrand Blier.


Ça, c’est incontestable. D’autant plus qu’il y a une logique sous l’apparent illogisme de Steak. J’adore Buffet Froid pour, justement, son extrême froideur et son fou rire intérieur. Quand j’ai découvert ce film, le rire était complètement nouveau. Je ne riais pas ouvertement mais intérieurement. Cela demande un certain plaisir intellectuel. Je pense que le public très jeune qui adore généralement les films d’Eric et Ramzy peut ne pas adhérer à ce mécanisme. Ils s’attendaient à rire fort. J’ai lu beaucoup de réactions sur le net où des gens dégoûtés disent que personne ne se marrait dans la salle. La merde médiatique passée, j’espère que le film connaîtra une seconde vie en vidéo parce qu’il n’y aura pas la pression dans la salle. Beaucoup ont considéré que si les 40 personnes présentes dans la salle ne sont pas mortes de rire, c’est que le film est raté.


Vous vous attendiez à une telle situation de rejet de la part des fans hardcore ?


Pas à ce point. Je savais que la sortie de Steak ne serait pas confidentielle. Un film avec Eric et Ramzy distribué par Studio Canal ne peut pas en soi sortir dans de mauvaises conditions. Je trouve ça spectaculaire de sortir un film d’art et d’essai sur 450 copies. Avec le recul, je pense que la seule erreur était marketing: mettre en gros sur l’affiche qu’il s’agissait de la nouvelle comédie de Eric et Ramzy. La bande-annonce était extrêmement trompeuse parce qu’elle-même ne représentait pas l’atmosphère du film. Je ne trouve pas ça non plus très bien étant donné que ça donne l’impression d’arnaquer les gens.


Est-ce que Eric et Ramzy ont imposé des scènes pendant tout le tournage ou se sont-ils pliés à votre radicalité ? En voyant le film, on opte pour la seconde option.


Sur le tournage, je n’ai pas fait que lutter contre leurs délires. Souvent, ça donnait des choses formidables. Sur le film, je dirais que sur la moitié du film, il y avait une cohérence et une connivence entre eux qui étaient formidables. Grâce à eux, on perdait par moments tout le côté sinistre d’une scène. Steak est rempli de scènes tragiques comme lorsque Ramzy a le visage refait et qu’il dit à Eric qu’il ne veut plus le revoir. Avec leur interprétation légère, ils ont considérablement dédramatisé le ton. Là où j’ai imposé des limites, c’était lorsque j’avais l’impression de mater un mauvais épisode de H. Quand je le leur disais, ils rectifiaient habilement le tir. Ce sont des professionnels, pas deux artistes imbus d’eux-mêmes qui n’écoutent pas ce qu’on leur dit.


Qu’est-ce que vous connaissiez d’eux avant de tourner ?


J’avoue avoir regardé la série H parce que j’étais content de ne pas voir une série française qui ne foute pas la honte. Les autres séries, tu ne peux même pas regarder tellement t’as honte d’être français. Le plus amusant était de regarder au tout début avec la montée en puissance de Jamel. Puis vient le coup de fil d’Eric qui avait adoré donc le premier film. L’idée de faire un film avec eux a pris du temps et fait son chemin. Pendant un an, j’étais censé écrire un film pour eux. Mais je n’arrivais pas à écrire pour eux. Ensuite, il y a eu l’épisode des Dalton où là j’ai carrément arrêté d’écrire pour eux. Je suis resté une demi-heure devant le film. J’ai trouvé ça tellement consternant pour eux que je les ai trouvés extrêmement mauvais. J’ai arrêté de bosser sur le projet pendant six mois. Puis je les ai vu sur scène où je les ai trouvé formidables tant ils avaient des ressorts incroyables. Je me souviens d’une partie du spectacle où Ramzy installe une tension dramatique dans la salle pendant un quart d’heure. Il fait monter la sauce en se mettant dans le public. Eric est seul sur scène pour faire un one man show au micro. Les spectateurs se marrent parce qu’ils sont là pour se marrer mais il y a une telle tension de théâtre violente. Ça m’a assez bluffé. A partir du spectacle, j’ai écrit le film très vite en pensant à eux, en écrivant des dialogues pour eux.


Comment expliquez-vous qu’on vous assimile plus facilement au monde de la musique qu’au cinéma ?


C’est un paradoxe car je viens du cinéma avant la musique. J’ai écrit des courts-métrages avant même de me lancer dans la musique à l’âge de 19 ans. J’étais très attiré par l’absurde. A l’époque, une de mes copines me conseille de voir Buffet Froid avec insistance en me disant que c’était exactement ce que j’essayais de faire. Ce fut la révélation. Un peu moins de six ans plus tard, une autre nana me conseille Luis Buñuel sous prétexte que là aussi, ça correspondait à ce que j’essayais de faire. J’ai vu Le fantôme de la Liberté et ce fut le choc. C’était exactement le film que je rêvais de faire. Bien entendu, je n’ai pas la prétention d’être Buñuel, ce serait ridicule. La première scène du film avec le militaire évoque Buñuel dans le sens où s’il n’avait pas perdu sa perruque, il n’y aurait pas eu la suite des événements.


Comment êtes-vous venu à découvrir David Cronenberg et Orange Mécanique, nommément cités dans Steak ?


J’aime beaucoup Orange Mécanique. Mais il a moins d’impact sur moi qu’un film de Luis Buñuel. J’ai fait un clin d’œil au film de Kubrick presque inconscient. Plus un clin d’œil de style. Même le fait que les gars de la bande boivent du lait est totalement inconscient. Je n’aime pas le côté catho d’Orange Mécanique, j’ai juste emprunté le style. Cronenberg, lui, est sciemment présent. Ce que j’aime par-dessus tout dans ses premiers films, c’est l’envie d’un mec qui malgré le manque de moyens va jusqu’au bout de ses idées même si aux yeux des autres, ça peut paraître nul.


Est-ce que vous avez eu le final-cut sur Steak ?


Bien sûr. Au-delà du final-cut, personne n’a lu le scénario. J’ai fait ce que je voulais et je pense même que je n’aurais pas cette liberté deux fois. Avec Eric et Ramzy, on est allé chez Studio Canal en demandant 4 millions d’euros sans leur proposer de scénario. Ils ont réfléchi et ils ont finalement dit oui sans même avoir jeté un œil sur ce qu’on comptait faire.


Quelle a été leur réaction en découvrant le film ?


C’était mitigé. Les anciens de la boîte tiraient la tronche. Ils étaient à deux doigts de nous demander de le remonter et de rajouter des gags en plus. Ils voulaient des champs contre champs lors des plans-séquences. Les plus jeunes, eux, ont adoré.


Dans le générique, on voit des crédits pour des retake.


Une fois que le film s’arrête, il frustre. On l’a montré à des adolescents. Pour eux, c’était impossible qu’il n’y ait pas de morale. Dans ma logique d’écriture, ça n’intervient même pas. Le fait que ça s’arrête de manière abrupte me convenait parfaitement. Cette remarque a malgré tout résonné en nous en se disant que ce n’était pas possible et qu’on devait faire quelque chose. On a du coup rajouté le petit module en vidéo que l’on voit dans le générique de fin mais avec le recul, je ne pense que ça ait fonctionné auprès du public.


La fin est tellement abrupte qu’elle semble sous-entendre que le spectateur doit se débrouiller avec le film.


Elle est proche d’un esprit de série américaine de merde. Au-delà de ça, sans vouloir me la raconter, dans le scénario de départ, Ramzy devait faire une boucherie en assassinant tout le monde. Mais ça m’emmerdait de devoir finir le film dans l’horreur. Il y avait également une autre idée qui est venue, celle de l’empoisonnement par le lait. C’était pas mal. Mais le vrai problème que j’ai eu, c’était le temps de tournage. On a tourné Steak en 35 jours mais vu comment je travaille, ça reste très peu. Parfois, j’avais besoin de trois heures pour réécrire les scènes. Mine de rien, l’économie était assez réduite elle aussi. J’aurais bien surexploité le décor de la scène finale mais je n’avais pas le temps.


Comment avez-vous travaillé l’excellente bande-son ?


Au bout de trois jours, on a senti un manque de musique. On tournait une scène et je retournais chez moi pour travailler sur une maquette. On la collait, ça marchait ou pas, et puis, petit à petit, je voyais. Quand j’avais des éléments que j’étais incapable de fournir comme le registre émotionnel, j’ai fait appel à Sébastien Tellier et Sébastian. De tout le processus du film, la bande-son était la plus compliquée.


Comment avez-vous travaillé l’insoutenable et virtuose scène de la blague racontée par Ramzy dans la voiture ?


On a décidé de tourner cette scène en premier, le deuxième jour de tournage. Il y avait cinq pages de texte. Je déteste faire ça en général, mais il fallait répéter cette scène avant le tournage. Ça nous a fait marrer. Comme je fais un plan fixe qui dure quatre minutes, il fallait que ça fonctionne sur la longueur. On l’a retournée plusieurs fois. On l’a tournée d’abord comme un tour du chauffe. Du côté de Ramzy, on ne voyait que les bandages. Ça devenait drôle. Ensuite, je me suis focalisé sur Eric. Au bout de quatre prises, on a eu ce sentiment de magie avec un rythme formidable.


Dans cette scène, Ramzy évoque beaucoup la marionnette Flat Eric.


On me l’a déjà dit (hilare). En faisant ce plan de voiture travelling avec la caméra dans cet axe précis, ça faisait immédiatement référence. Initialement, dans l’histoire, Ramzy devait enlever ses bandages plus tôt. Mais dès les premiers jours de tournage, je l’ai trouvé tellement formidable avec ses bandages qu’il a inventé une vraie gestuelle. Si vous revoyez le film, vous vous rendrez compte que dans cette scène, il est surexpressif. Bien qu’il soit bandé, il a deux milles expressions de visage.


La scène où Ramzy s’effondre sur un grillage avec un regard de fou sur une musique de malade est très impressionnante. Comment est née l’idée ?


C’est probablement l’une des scènes que je préfère. Le sentiment que le personnage vit à ce moment-là est terrible mais Ramzy réussit à la rendre très drôle. C’est le premier morceau que Tellier a fait pour le film. Pour l’anecdote, il l’a fait en sortant de Sainte-Anne après un épisode alcoolique. Il a été un peu violent. Il a été de son propre chef à Sainte-Anne. En sortant de là au bout d’une semaine, il a fait ce morceau d’aliéné. Dès qu’il me l’a faite écouter, je savais que ce serait pour le film. Sur le tournage, Ramzy ne comprenait pas ce que je voulais. Je lui ai demandé de penser au morceau de Tellier que je lui avais fait écouter. Le soir venu, je faisais des montages sur mon mac. On a tourné le plan, j’ai collé la musique sur la scène, j’ai appelé les deux et en la regardant, on a eu des crises de rire.


Est-ce que Steak doit être vu comme un film d’anticipation ?


Ça, c’est à vous de le dire. J’ai écrit le script sans trop réfléchir aux conséquences. Je sais pertinemment que je me fous de la gueule de l’époque et de la télévision. Je trouve qu’on vit dans un monde d’aliénés. Ce n’est pas vraiment dans l’anticipation dans le sens où on y est déjà. Quand on voit des gamines de 12 ans qui veulent se faire refaire les seins alors qu’ils n’ont pas encore poussé, il y a de quoi s’inquiéter, non ? Quand on sait que les médecins acceptent de mettre des prothèses. Ce que je pointe, c’est toute cette génération «Star Academy» où les gens semblent programmés pour être débiles et mettre du gel et deviennent des stars consommables un quart d’heure. J’ai juste eu envie de critiquer ce monde pourri sans se prendre au sérieux. D’autant que ces dérives avec le recul me font plutôt marrer. La célébrité soudaine de Mister Oizo alors que j’avais 24 ans était assez étrange. J’avais l’impression d’être au début et de faire juste quelques tentatives avec des synthés. Je ne pouvais pas croire une seule seconde que j’avais le talent d’un génie. C’est même atroce, ce genre de situation, parce que t’es coupé dans ton élan. C’est comme si on avait encensé plus que raison un court métrage que j’avais réalisé à l’âge de 18 ans. J’aurais été complètement déstabilisé. Pour donner un exemple, Laurent Garnier a vu mes premiers courts métrages, il les a aimés, il m’a demandé de réaliser un clip, c’était une catastrophe.


Est-ce que vous diriez finalement que vous avez été la victime d’un phénomène de mode ?


Non. Malgré moi, j’ai fabriqué le truc le plus con du monde. Si tu regardes encore aujourd’hui les pubs Levis, on se rend compte que ce n’est pas encore démodé. Je ne parle pas de mon travail car à l’époque, tout était complètement naïf de ma part. Je n’ai pas fabriqué en revanche un concept en me disant que les mecs allaient marcher. J’avais juste la musique, la marionnette et comment je travaillais la mise en scène pour les pubs. Il n’y avait rien derrière. Donc, encore une fois, je suis tombé dedans sans le vouloir. L’image nickel d’un Los Angeles jaune avec une musique dégueulasse est devenue la surcoolitude extrême. Par la suite, je n’ai pas pu rebondir sur les demandes, genre faire un album avec la marionnette.


C’est pour cette raison qu’on ne voit pas la marionnette dans Steak ?


Je voulais la mettre à l’origine. Comme un clin d’œil. Il y a une photo qui est parue dans un magazine anglais que j’adore où on voit le Flat Eric se faire bouffer par un Rottweiller. J’aurais bien aimé en foutre un par terre, mastiqué par un chien.


L’univers trash vous titille ?


Non, je suis un petit mec propre sur moi. Récemment, j’ai fait une interview où on m’a demandé quels étaient mes groupes punks préférés. Je ne connais absolument pas.


Oui mais dans la démarche, Steak est un film punk. Involontairement ou non.


Beaucoup voient en Steak un film de rebelle. Aujourd’hui, je ne m’en rends plus compte. Mais on me le rappelle tout le temps. Rebelle dans le sens «anticonformiste». Comme si je leur demandais de se démerder avec ce que je leur montre en restant sympa. Il y a même des exploitants de province qui ont appelé le distributeur pour dire que c’était n’importe quoi et que les gens se barraient de la salle. Fascinant, non ?


CHAOS Janvier 8, 2017


LIEN SITE CHAOS : https://www.chaosreign.fr/interview-quentin-dupieux-retour-sur-le-phenomene-steak/