Steak / Entretien Chaos 2018
Comment avez-vous vécu l’accueil négatif et souvent violent de la presse à l’égard du film?
"Je dois avouer que les deux premières semaines de la sortie, j’étais à fond sur Internet pour regarder les réactions. La plupart du temps, ça me faisait rire car les gens jugeaient souvent sur des préjugés, sans même avoir vu le film. Après, je suis passé à autre chose. J’ai laissé tomber. J’ai pris des vacances, j’ai préparé un nouvel album et j’ai commencé à écrire un nouveau film. Les phrases assassines marquent beaucoup sur le coup. Je me souviens que deux jours avant la sortie du film, on avait fait une avant-première spéciale entre copains où quelques journalistes s’étaient glissés. Pour présenter le film, j’ai dit en déconnant au micro que j’avais inventé un nouveau genre: le «navet conceptuel sinistre». Un critique du Parisien présent dans la salle avait noté ça et l’a ressorti texto dans son papier. J’ai trouvé ça hallucinant. Cependant, on a eu Libération qui nous a soutenu en faisant deux pages sympas pour ouvrir leur cahier cinéma du mercredi. Le papier était super bon et ça me faisait rire de voir Eric et Ramzy en pleine page d’un journal qui préfère d’ordinaire encenser les films d’auteur provenant de l’autre bout du monde. Les Cahiers du cinéma ont défendu le film aussi alors qu’on ne leur avait rien demandé. Ils sont allés voir le film en salles avec de vrais spectateurs comme tout le monde car ils n’avaient pas été invités à cette avant-première." QD
Est-ce que vous ne pensez pas que l’étiquette «Eric et Ramzy» a fait trop peur?
"Généralement, quand Eric et Ramzy font un film, il est obligatoirement considéré comme une merde et on leur chie à la gueule. Les tocards des Inrockuptibles qui ont toujours l’impression d’être en avance sur tout alors qu’ils ont juste cinq ans de retard ont défoncé le film pour des motifs de ce genre. Sur le moment, j’ai trouvé ça génial. Ils défendent n’importe quel truc que réalise Michel Gondry parce que c’est hype et là, parce que c’est un film avec Eric et Ramzy, c’était forcément de la merde. Je me rappelle lorsque les Daft Punk ont sorti leur premier album, les Inrocks avaient clairement dit que c’était de la merde et depuis les deux mecs ont fait un carton mondial. Au bout du troisième album, ils ont fait un numéro spécial Daft Punk avec dans leur édito des excuses en disant «oui, à l’époque, nous n’avions pas aimé etc». Minable!" QD
"Non. Parce que j’adore écrire des dialogues. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé d’écrire avec des anglais. Quand je change de langue, je perds totalement cet art. Je peux m’y retrouver dans tout le reste d’autant que je parle plutôt bien en anglais mais tout ce que je peux dire en français, je le perds totalement en anglais. Ça n’aurait plus rien à voir. Le texte reste très important pour moi. Je me fous de tourner avec des décors de fiotte, de la musique de la fiotte. Je dois avoir la liberté sur le texte. J’avais déjà expérimenté ça sur Non film, un film que j’ai réalisé il y a trois ans. Le résultat ne répondait à aucun critère cinématographique. Un producteur ami a trouvé la démarche géniale et l’a vendu. En fait, Non film est né d’un caprice d’enfant gâté. A l’époque, j’avais gagné beaucoup de fric avec la musique. J’avais des millions sur mon compte et c’était l’angoisse. Donc l’idée de faire un film était un moyen drôle de dépenser l’argent. Ça donnait une comédie plutôt marrante avec un mode de narration et une manière de filmer totalement hideuses, grâce à une caméra 16mm qui pèse le poids d’un caméscope. On tournait les scènes dans l’ordre chronologique et plus je filmais, plus ça donnait n’importe quoi. Ça s’appelait Non film donc je ne voulais pas que ça ressemble à un film. Pas de montage, pas de musique, pas de son rajouté en post-prod." QD
"Sébastien était partant dès le départ. Il trouvait l’idée géniale. En revanche, j’ai eu pas mal de réactions négatives, même de mon entourage, de gens qui refusaient de tourner avec Eric et Ramzy parce qu’ils les trouvaient nazes. Certains de mes potes voulaient que ce soit plus underground genre «je filme dans mon jardin etc.» Or Eric et Ramzy ont été d’un bout à l’autre mon meilleur public. Ils ont totalement compris ce que je voulais faire et je ne connais pas beaucoup de comiques qui auraient accepté de se plonger dans cet univers-là. Je me rappelle que j’ai eu un mail d’Alain Chabat qui a vu le film et trouvé formidable. Lorsque je lui ai demandé que l’on collabore ensemble, il était de suite plus réticent. Edouard Baer a adoré aussi mais il a repris une des grandes idées de Non film pour Akoibon. Le coup de théâtre qui surgit en plein milieu où le film s’arrête. Mais enfin ces réactions restent flatteuses." QD
Est-ce que SteakSteak peut être vu comme un hymne à la connerie?
"Je décernerai le prix de la connerie plutôt à des trucs comme Jackass où les mecs n’hésitent pas à s’agrafer les couilles sur des planches. Moi je voulais surtout qu’on ne sente pas les acteurs jouer comme dans la plupart des films français que je trouve atroces. Loin, très loin des habitudes des comédiens français, par pitié! Par exemple, dans Ne le dis à personne – je le cite car c’est le film français que j’ai vu récemment –, les comédiens jouent comme dans un épisode de Julie Lescault. C’est une catastrophe. Quand je vois des acteurs qui jouent comme au théâtre, ça me fout un cafard monstrueux. Ma hantise, c’est ça: sentir le comédien qui a compris l’intention et qui la retranscrit à sa façon. C’est comme dans Les Bronzés 3: lorsqu’une phrase est censée être drôle, l’acteur prend une intonation particulière pour te forcer à rire. Je trouve ça odieux. Je bosse à fond dessus. C’est pour cette raison que je ne fais jamais de répétition avant le tournage. On fait juste dix minutes avant la prise et comme ça, les comédiens sont un peu perdus. A part Jonathan Lambert qui est un vrai comédien et qui déclame ses phrases. Moi ça me fait bander parce que ça me rappelle le cinéma de Blier. Dans Steak, on est proche de l’happening. En même temps l’happening est valable pour tous les acteurs du monde. Il y a un côté presque situationniste: les mecs sont là, ils savent quoi faire et en même temps ils ne comprennent pas bien ce qu’ils font là. Dans le cinéma français en général, je trouve que les acteurs manquent de vie parce qu’ils gèrent leurs émotions. Eric, quand il s’est foutu dans le lit et qu’il tremble comme un gogol, il était vraiment en sueurs. Il y avait des acariens dans le lit et il est allergique. Il s’est mis à éternuer, à avoir le nez bouché et il angoissait à l’idée de faire ça parce qu’il ne saisissait pas à ce moment-là mes intentions, si je voulais faire marrer ou autre. On a fait dix prises, il y en avait qui n’étaient pas montrables car il se comportait comme un malade. Là, ce n’était pas l’acteur qui faisait son show pour être marrant. Il a vécu une expérience car il n’avait pas le ton juste." QD
Comme dans cette scène où Ramzy regarde une cassette.
"Je l’ai montée comme ça dès le début. Il s’agissait d’une transition habile et pour moi la cassette servait juste à faire un flash-back. Et tout le monde m’a dit que c’était bizarre parce que Ramzy n’avait aucune réaction. C’était un peu comme Eric, lorsqu’il lit la lettre. Le vrai plaisir pour moi vient du fait qu’on sent que le docteur qui a crée cette bande et qu’elle est passée de VHS en VHS avec des bugs. C’est un petit plaisir intellectuel. Je pense qu’il y a très peu de gens qui remarqueront qu’il s’agit en fait d’un montage très abstrait." QD
Vous évoquiez tout à l’heure la préparation d’un nouveau long métrage.
"Oui, ça devrait être une comédie acide, encore plus déjantée que Steak. A priori, ça devrait tourner autour d’un personnage secondaire que l’on voit dans Steak. Celui du chirurgien esthétique. Jacky Lambert est un acteur belge très étrange. Quand il est à côté de toi, il rayonne, ce mec. C’est presque le meilleur acteur du film. A la base, l’idée du chirurgien esthétique n’était pas aussi précise. Pour moi, c’était juste un personnage ringard. Il lui a donné une espèce d’ampleur… Il joue dans l’une des scènes que je préfère dans Steak (NDR. Celle que l’on voit dans le menu du DVD) où il raccompagne une cliente à sa bagnole. Il ne fait rien, il ne fait juste que marcher et ça me fait rire comme un crétin à chaque fois." QD
Par CHAOS : janvier 9, 2018
LIEN DE CHAOS : www.chaosreign.fr/quentin-dupieux-pas-de-steak-dans-steak/