Entretien Adèle Exarchopoulos/Vanity Fair 2025/L'Accident de Piano

Après Mandibules et Fumer fait tousser, Adèle Exarchopoulos collabore à nouveau avec Quentin Dupieux pour L'Accident de piano, une comédie noire sur les déboires d'une influenceuse devenue célèbre pour des vidéos d'automutilation. Rencontre.


Comment Quentin Dupieux vous a-t-il pitché cette nouvelle idée de film ?


Il me dit : « Ecoute, ça part d'un appareil dentaire. C'est une fille qui fait des vidéos, qui ne ressent pas la douleur. Mais il y a eu un énorme accident, elle a un secret, est-ce que tu veux le lire ? » En fait, on dirait un rêve quoi, c'était un peu tordu. Donc je lui ai dit « bah vas-y, cap ! » AE


Comment avez-vous construit ce personnage au physique atypique ?


Comme les scénarios de Quentin ressemblent à des partitions, ils sont assez précis. Sa maladie, son insensibilité à la douleur, son inconfort, sa convalescence étaient déjà présents. Et après, on a créé le personnage ensemble, c'était vachement collectif : on a travaillé avec le coiffeur, je me suis fait poser des bagues chez le dentiste, etc. On a pensé ensemble aux costumes, à ce mélange de quelqu'un qui a beaucoup d'argent et de cadeaux, donc qui porte des vêtements de marque, mais très mal assemblés, donc c'est de mauvais goût. Pour trouver la diction et le rire, j'ai essayé de réfléchir à d'où venait cette forme de colère un peu immorale qu'elle a en elle. Elle peut être très méchante avec les gens qu'elle croise. Et après, on a essayé, en fait. Comme quand tu es petit et que tu joues. On s'est mis dans une pièce et on a essayé plein de trucs. AE


À quoi ressemblait le tournage dans le chalet très inquiétant où Magalie se réfugie ?


C'était idyllique, parce que, nous, on rigolait toute la journée. Et quand il fallait travailler, on travaillait. Mais ça fait partie de l'ADN de Quentin. C'est-à-dire qu'il isole quand même ses personnages dans un univers. Et là, c'était le luxe absolu. C'était aussi l'angoisse parce qu'en fait, ce n'est pas le lieu qui compte mais avec qui tu es. Et cette fille est seule. AE


Quel genre de partenaire est Jérôme Commandeur, qui interprète l'assistant de votre personnage ?


C'est quelqu'un d'extrêmement attachant. Je le connaissais déjà [du tournage de La Flamme]. Et là, ce qui était hyper agréable, c'est de le voir montrer autre chose de lui-même, de son talent et être très surprenant. C'est aussi quelqu'un qui écoute quand tu joues avec lui, ce qui aide vachement à être juste. Il est capable de proposer énormément de choses différentes. C'est un très bon complice. AE


Est-ce qu'il y a une part d'improvisation sur les plateaux de Quentin Dupieux ?


On n'improvise pas chez Quentin. Il n'est pas dans un rapport de séduction. Et je trouve que ça nous fait du bien à chacun de sortir de notre zone de confort, c'est-à-dire l'improvisation, trouver des facilités ou des tics de langage. D'être vraiment ancré dans le ton du personnage, le cadre, etc. Mais il a aussi une grande oreille musicale, c'est-à-dire que des fois, il ne te filme pas toi, il filme quelqu'un d'autre. Mais il entend ta réplique et il va te dire : « Ce n'était pas bon ça Adèle, fais-le comme ci.»


Le film met en scène une influenceuse. Est-ce un univers qui vous intéresse ?


Il y a des influenceuses ou des influenceurs que j'aime beaucoup. Mais ce n'est pas quelque chose que je consomme énormément. Et puis je trouve que dans le film, on a essayé de parler de quelque chose de beaucoup plus large. Comment notre société crée des produits, de la consommation, de l'illusion, du fantasme. Comment aujourd'hui, si tu envoies un message privé ou matche avec quelqu'un [sur une application], tu as l'impression d'avoir vécu un truc avec lui. Ce virtuel peut être très agonisant et déshumanisant en fait. AE


Etes-vous plus à l'aise dans le registre de la comédie depuis Mandibules, votre première collaboration avec Quentin Dupieux ?


Je suis à l'aise parce que je lui fais confiance, mais par contre, j'ai toujours très peur avant d'arriver et de jouer ses rôles. Avec Tahar [Rahim], on parlait [de mon rôle dans Mandibules], il me disait : « Est-ce qu'Agnès a des amis ? À partir du moment où toi, tu joues un personnage qui est aimé, lucide - vu que c'est la seule qui a compris ce que faisait le Palmashow -, c'est aux gens de choisir s'ils veulent rire d'elle ou rire avec elle. » Et je me suis dit « Waouh, c'est brillant et ça va m'aider. » AE


Comment avez-vous vécu vos premiers moments de célébrité ?


Moi, ce qui m'a perturbée, c'est de voir à quel point la forme compte plus que le fond. Quand tout ce que vous dites prend une forme d'importance immense, alors que cela a été dit sur un moment comme ça. Les polémiques aussi. Quand tu regardes les commentaires sur les trucs de promo, c'est énormément : « T'as vu, elle parle comme ça. » C'est dur de trouver du sens à ça, parce que ce qui compte, c'est pas ce qu'on dit, c'est comment on le dit. J'ai appris à jouer en interview. Déjà à prendre de la distance, évidemment, puisque heureusement, mon but n'est pas de plaire à tout le monde. Comme le personnage de Magalie, ça m'est déjà arrivé de croire que je vivais un bon moment avec un journaliste, puis de lire l'interview et de me dire : « Mais quelle débile ! Pourquoi je suis naïve comme ça ? » Parce que d'un coup, il a transformé toute ma réponse et ça fait quelque chose de beaucoup plus sensationnel. Et pour moi de moins intéressant. Donc oui, je suis beaucoup plus méchante et distante. AE


Par Norine Raja

2 juillet 2025


LIEN VANITY FAIR : https://www.vanityfair.fr/article/adele-exarchopoulos-interview-laccident-de-piano-parle-de-comment-notre-societe-cree-des-produits-de-la-consommation-de-lillusion-et-du-fantasme