Au Poste ! / Entretien weltexpresso 2019
Au Poste ! semble être un film sur la banalité du quotidien. Ce commissariat désert, la nuit, exhale une atmosphère onirique très française. C'est aussi votre premier véritable film français.
Le quotidien, le trivial, correspond un peu à la note que je recherchais, et au début du projet, j'éprouvais effectivement une forte affinité pour la France. J'ai pu beaucoup expérimenter avec les quatre films que j'ai tournés aux États-Unis, mais lorsque j'ai dirigé Alain Chabat et Jonathan Lambert dans « Réalité » en français, j'ai réalisé que je maîtrisais bien mieux la langue et que je pouvais ainsi donner de la profondeur aux personnages. Je me sentais plus efficace et plus compétent grâce à la langue et à la culture que je partageais avec Chabat et Lambert. Dans mes films américains, je n'étais pas vraiment dans mon élément. Pouvoir utiliser une langue que je maîtrise parfaitement, comme c'est le cas pour « La Garde », m'ouvre un champ des possibles beaucoup plus vaste. C'est un peu comme découvrir les couleurs pour la première fois. QD
Leurs deux acteurs principaux, Grégoire Ludig et Benoît Poelvoorde, offrent une prestation d'une grande sobriété. Même lorsque Ludig aperçoit la main qui dépasse du placard, il ne panique pas ; sa réaction reste plutôt détachée.
C'est un autre aspect du film. Je voulais que Grégore Ludig incarne une sorte d'homme ordinaire. Je l'avais vu auparavant dans un film de Marion Vernoux, ET TA SŒUR ?, et j'avais été très impressionné par son authenticité. Il est très généreux dans son jeu, et même s'il n'a pas forcément le rôle le plus palpitant de LA MONTRE, il trouve toujours le ton juste au bon moment. Je ne voulais pas être submergé par un flot de sketches. Avec Benoît, comme avec Grégoire, si quelque chose sonnait trop artificiel, nous le déconstruisions blague par blague pour rendre le texte plus naturel et authentique. La polyvalence de Benoît est phénoménale. Il puise sans cesse dans son répertoire apparemment inépuisable et apporte toujours quelque chose de nouveau, surtout lorsqu'il donne à ses personnages une touche flamboyante. QD
Votre film évoque fortement les années 70, par ses tons beiges, son décor, et aussi son genre…
Ce n'est pas un pastiche, ni une simple réminiscence des années 70. C'est un mélange de nombreux éléments différents. Je cherche toujours un sujet capable de raconter une histoire complète. La direction artistique et les décors, conçus par ma femme Joan, sont tout aussi importants ; toutes ces décisions artistiques qui donnent au film son aspect final sont prises par nous deux. QD
Comment vous est venue l'idée de ce film ?
J'avais une forte envie de mettre en scène un dialogue, de faire un film basé sur le texte, probablement parce que j'étais quelque peu frustré par mes films américains à cet égard. Mais c'est de là que je viens, depuis mes courts métrages et aussi STEAK. Les personnages de mes films parlent toujours beaucoup ! QD
Vos films américains sont en fait assez exagérés, presque caricaturaux, tandis que THE WATCH est un véritable film basé sur le texte.
Je m'intéresse au banal. Il s'agit de réalisme, mais aussi de donner de la substance à mes personnages grâce au texte. Changer une virgule ou ajouter trois lignes pouvait transformer tout le film. Dans mes films américains, il y avait beaucoup moins de nuances. Si un acteur ne pouvait pas transmettre ce que je voulais, il était très difficile de réécrire rapidement. Au Poste ! a été constamment réécrit. Trois mots de plus ou de moins pouvaient changer toute une scène. Je voulais que mes personnages soient plus incarnés, plus humains, plus réels, avec des traits de caractère authentiques. Je crois être entré dans une nouvelle ère de mon cinéma. Je la vois se dessiner. QD
Il est important de saisir ce sentiment de la vie quotidienne, dans ces moments où la femme de Fugain s'endort à ses côtés, ou quand le voisin ouvre la porte alors qu'il fait semblant de fumer dehors parce qu'il est seul.
Oui, je crois que c'est nouveau pour moi et que ça vient avec mon retour en France. Je veux me forcer à raconter des histoires sur des choses que je connais. On n'est plus exclusivement dans un monde fantastique où un mort peut ressusciter trois scènes plus tard. Dès que je commence à tourner en rond, assez naturellement et sans m'en rendre compte, j'ai envie d'introduire de nouveaux éléments. Sinon, je m'ennuie. Pendant longtemps, j'ai aimé ajouter un élément de grammaire cinématographique à chaque nouveau film. Aujourd'hui, j'en ai simplement introduit un autre : la personnalité. QD
C'est aussi votre premier film de nuit.
Pendant longtemps, je me suis senti bien dehors, sous le grand ciel bleu de Californie et avec cette lumière que je trouvais extraordinairement fascinante. Je voulais faire quelque chose de différent. Et ce fut un grand plaisir de tout repenser. QD
Vous comprenez cette sensation de la nuit. C'est une nuit où les bars sont encore ouverts mais pratiquement vides, les commissariats où la nuit semble tout figer au moment précis. Puisque votre cinéma est tout autant lié aux rêveries, il semble presque logique que vous vous tourniez maintenant vers la nuit également.
Oui, il reste encore une part d'onirisme. Mais l'objectif est aussi de me sentir un peu moins seul dans mes univers oniriques. En travaillant davantage sur les personnages, en racontant une histoire plus ancrée dans le réel, je pense que nous pouvons impliquer davantage le public. Si l'on part du principe qu'un pneu se déplace de façon autonome, comme dans RUBBER, la folie est déjà là. Il ne reste plus qu'à développer l'idée. Les poumons fumants de Benoît sont une blague intégrée à la réalité, pas un élément complètement absurde. QD
Vous parvenez à faire émerger de nouveaux personnages d'acteurs que nous avons vus dans de nombreux autres films. Nous n'avions jamais vu Anaïs Demoustier comme ça, non seulement au niveau de sa coiffure, mais aussi, bien sûr, dans son jeu.
Ces éléments découlent principalement du scénario. Il contient toujours quelque chose qui permet à l'acteur de se projeter dans un autre monde. C'est ce qu'ils attendent de moi, je crois, et c'est ainsi que je les aborde. J'avais déjà vu Anaïs dans un film d'Emmanuel Mouret, CAPRICE, et je l'avais trouvée excellente. Au départ, je lui avais attribué une image très réaliste, mais après une rencontre dans un café, je lui ai dit qu'elle ressemblait à Zézette dans LE PÈRE NOËL EST UNE ORDURE, qui se présente de façon quelque peu incohérente : elle ouvre la porte, dit une bêtise, puis la referme. QD
Il n'y a jamais de moquerie ni de mépris envers les personnages. Ils parviennent à trouver leur propre poétique.
Je crois que c'est lié à ma passion pour le cinéma. Un film doit, selon moi, faire rêver, esthétiquement et émotionnellement. Ici, le décor est onirique. Cette nuit est onirique, et les personnages doivent l'être aussi. Benoît, avec son vieux holster, y parvient, tout en subtilité, sans en faire trop. QD
La moustache ou cette coupe de cheveux sont aussi un vrai régal pour les acteurs.
Absolument. Ce n'est pas un déguisement ; c'est le désir de créer quelque chose d'unique. Je veux que ces personnages existent vraiment. Et c'est la même chose pour les décors et l'esthétique en général. Tout compte ici : le mobilier, les décors, les acteurs, alors que la comédie est souvent juste un prétexte pour rire, et de moins en moins un outil de création cinématographique. Dans un film comme TOOTSIE de Sidney Pollack, la direction artistique est déjantée. C'est ce qui me passionne : je suis dans un film ! QD
Et puis, il y a l'alchimie entre les acteurs.
Oui, ça change tout quand tout le monde est heureux de participer. On voit tout de suite s'ils ne sont pas heureux ensemble. On a beau masquer leur malaise par le montage, la musique, au final, on a l'étrange impression de voir quelque chose d'inauthentique, parce que les acteurs ne s'appréciaient pas. Quand je ne savais pas encore si ça fonctionnerait entre Grégoire et Benoît, j'étais constamment au bord de l'échec, car aucun truc, aucun artifice n'aurait pu y remédier. Ils passent trop de temps ensemble. Mais tout s'est parfaitement déroulé. Quand les acteurs prennent plaisir à travailler ensemble, ça se ressent dans le public. C'est d'autant plus important quand on passe beaucoup de temps avec deux acteurs dans un film, surtout un film à la formule assez inhabituelle : une durée courte pour un long métrage, mais un rythme plutôt lent. QD
Faites-vous de longues répétitions avec les acteurs avant le tournage ?
Non. On a répété un peu sur le plateau le samedi précédant le tournage pour que les acteurs puissent se familiariser avec les lieux. On a ensuite trouvé le ton du film le premier jour de tournage. On a tout construit ensemble. Ce serait une erreur de robotiser des acteurs aussi talentueux que Grégroire et Benoît, en les obligeant à respecter la moindre virgule. QD
Contrairement à vos autres films, la musique est peu présente ici, ou du moins plus discrète. Puis il y a ce morceau orchestral à la fin, presque ennuyeux. C'est la première fois qu'il n'y a quasiment pas de musique, et surtout pas de musique électronique .
La musique du film naît des voix, des dialogues. Y superposer de la musique aurait été contre-productif. L'idée pour la chanson finale était de créer une musique française dans le style de François de Roubaix. QD
De plus, les sons du commissariat semblent à la fois présents et absents.
Au départ, il y avait beaucoup de portes qui claquaient, de téléphones qui sonnaient, mais cela perturbait le film. Nous avons donc supprimé certains sons, baissé le volume d'autres. Ce relatif vide sonore que nous avons créé en a effrayé plus d'un, mais j'ai persévéré. Tout devait être étouffé. Le minimum, lorsqu'on réalise un film où deux personnes discutent au même endroit, c'est de créer une atmosphère confortable. Si l'ambiance est angoissante et désagréable, si l'éclairage est agressif, c'est comme prendre le spectateur en otage. QD
Publié le 13 décembre 2019
LIEN WELTEXPRESSO : https://www.weltexpresso.de/index.php/kino/17856-das-interview-mit-quentin-dupieux